Monsieur le Président, le peuple n’a pas voté pour recycler les anciens fossoyeurs du Sénégal ! (Par Ndiawar Diop)

Monsieur le Président Bassirou Diomaye Faye,

Le départ de Ousmane Sonko, quelles qu’en soient les raisons politiques, ne vous donne ni moralement, ni politiquement, le droit d’ouvrir les portes du pouvoir à ceux que le peuple sénégalais a clairement sanctionnés en 2024.

Car il faut rappeler une vérité simple : l’élection de 2024 n’était pas une simple alternance démocratique. C’était un référendum populaire contre un système. Un rejet massif d’une manière de gouverner, d’un réseau d’intérêts, d’une accumulation d’arrogances politiques, de soupçons de mauvaise gouvernance et d’une confiscation progressive de la confiance publique.

Les Sénégalais n’ont pas voté uniquement pour des visages nouveaux. Ils ont voté contre des pratiques anciennes.

Ils ont voté contre les caisses noires.Contre l’impunité administrative.Contre les nominations de complaisance. Contre la privatisation silencieuse de l’État par des clans politiques et financiers.

Et aujourd’hui, au lendemain de votre rupture avec votre Premier ministre, beaucoup de Sénégalais observent avec inquiétude certains mouvements, certains rapprochements et certains recyclages opportunistes qui donnent l’impression que les vaincus d’hier commencent déjà à reprendre discrètement place autour du pouvoir.

Ce serait une faute historique.
Oui, le Sénégal a besoin d’apaisement.
Oui, le Sénégal a besoin d’ouverture.
Oui, le Sénégal a besoin de stabilité.

Mais l’ouverture politique ne doit jamais devenir une blanchisserie morale pour anciens dignitaires en quête de seconde vie politique.

Le peuple n’a pas porté au pouvoir un duo anti-système pour finalement revoir revenir, sous des costumes repassés et des discours adoucis, ceux-là mêmes qu’il voulait éloigner des centres de décision.

Le plus ironique serait que le fameux “Projet”, vendu pendant des années comme une révolution morale et institutionnelle, finisse par accoucher d’une simple rotation de fauteuils entre anciennes élites recyclées et nouveaux convertis au confort du pouvoir.

Monsieur le Président, votre légitimité historique repose encore sur des engagements précis : transparence, souveraineté, justice et rigueur dans la gestion publique. Depuis votre arrivée au pouvoir, des audits ont été annoncés sur les finances publiques, les ressources minières, pétrolières et gazières, ainsi que sur plusieurs secteurs stratégiques.

Ces audits doivent continuer.
Les contrôles doivent continuer.Les enquêtes sur les détournements présumés doivent continuer.Les directeurs généraux doivent rendre des comptes.Les circuits opaques doivent être surveillés.

Le départ de Sonko ne peut pas devenir une amnistie psychologique pour ceux qui pensent déjà que la page est tournée et que les anciennes habitudes peuvent tranquillement reprendre.

Car le peuple sénégalais n’a pas souffert, résisté et voté massivement pour simplement changer les noms sur les plaques des bureaux climatisés.

Votre victoire de 2024 s’est construite sur une aspiration profonde à la rupture avec les anciennes pratiques. Vous-même avez été élu sur des promesses de réformes, de lutte contre la corruption et de transformation systémique du pays.

Alors attention à ne pas transformer la rupture avec Sonko en rupture avec le peuple.

Le Sénégal regorge de compétences honnêtes dans la diaspora, dans les universités, dans l’administration, dans le secteur privé et au sein de la jeunesse. Le pays n’a pas besoin de recycler éternellement les mêmes réseaux d’influence pour fonctionner.

L’histoire africaine est remplie de dirigeants arrivés au pouvoir au nom du changement avant de finir prisonniers des anciens systèmes qu’ils prétendaient combattre.

Le danger aujourd’hui n’est pas seulement politique.Il est moral.

Car lorsqu’un pouvoir commence à pactiser avec ce qu’il dénonçait hier, il finit souvent par perdre son âme avant même de perdre le peuple.

Le slogan “Jub, Jubal, Jubanti” ne doit pas devenir un simple souvenir de campagne électorale récité nostalgieusement dans quelques meetings.

Il doit devenir une ligne de conduite.
Sinon, le peuple sénégalais découvrira avec amertume que la révolution promise n’était peut-être qu’un changement de décor dans le même théâtre politique.

Et l’Histoire, elle, est impitoyable avec les dirigeants qui confondent réconciliation nationale et résurrection des anciens systèmes.

Monsieur le Président, l’Histoire vous observe désormais dans le silence des grandes décisions.

Le peuple sénégalais peut accepter une séparation politique. Il peut comprendre des divergences de gouvernance. Il peut même tolérer certaines alliances stratégiques dictées par la stabilité nationale.

Mais ce qu’il ne pardonnera jamais, c’est de voir revenir au cœur de l’État ceux contre qui il s’est levé démocratiquement avec espoir, sacrifice et conviction.

Car un peuple peut survivre à la pauvreté.Il peut survivre aux difficultés économiques.Mais il survit difficilement à la trahison de son espérance.

Aujourd’hui, vous avez une occasion rare en Afrique : prouver qu’un changement de génération peut aussi être un changement de système.

Ne laissez pas le départ d’un homme devenir le retour d’un ancien ordre rejeté par les urnes.

Sinon, le Sénégal risque de découvrir brutalement que certains régimes ne meurent jamais vraiment… ils changent simplement de visage, de discours et de costume.

Et ce jour-là, ce ne sera pas seulement un homme ou un parti qui aura échoué.

Ce sera l’espoir même du peuple sénégalais qui aura été sacrifié sur l’autel des compromis politiques.
Wassalam !

Ndiawar Diop