E-Kaolack:  »Épargner Kaolack, libérer la CDC » (Dr Abdourahmane Ba)

E-Kaolack est moins une politique territoriale qu’un symptôme politique. Portée par le « e-DG » de la Caisse des dépôts et consignations, également engagé dans l’appareil partisan local, la plateforme convoque cadres, citoyens et diaspora dans dix commissions appelées à imaginer Kaolack à l’horizon 2036.

L’exercice serait respectable s’il ne ressemblait autant à une opération de rattrapage : un populisme éprouvé par le gouvernement, distancé par la recomposition politique et désormais pauvre en idées originales cherche dans l’intelligence des autres le contenu qu’il ne produit plus lui-même. Quand la doctrine s’amenuise, les commissions s’allongent ; quand le bilan s’obscurcit, l’écran numérique s’illumine.

Cette méthode relève d’une économie bien connue de la prestidigitation populiste. Elle consiste à substituer l’intensité de la mobilisation à la profondeur de la conception, puis à présenter la mise en mouvement des personnes comme une transformation du réel. La plateforme devient stratégie, l’inscription devient participation, la réunion devient résultat. On rassemble avant de savoir pourquoi, puis l’on espère que la chaleur du groupe dispensera de la froideur du chiffrage. Le populisme donne ainsi l’apparence du mouvement tout en affaiblissant la continuité, la capacité d’anticipation et la conversion de l’agitation politique en politiques durables. E-Kaolack illustre ce paradoxe : beaucoup de circulation autour du projet, mais encore bien peu de projet autour duquel circuler.

La proximité avec les communautés de pratique lancées auprès de la Primature rend le procédé plus révélateur. Dans le cadre gouvernemental, ces communautés sont appelées à rapprocher les compétences du lieu de décision, à améliorer l’exécution administrative et à éclairer une autorité disposant de moyens d’arbitrage. Leur efficacité devra être démontrée, mais leur destination est républicaine : le savoir doit entrer dans une chaîne de responsabilité publique. E-Kaolack reprend l’enveloppe — diaspora, expertise, plateforme et groupes thématiques — pour une opération de remobilisation territoriale. Les formes se ressemblent ; les fonctions s’opposent. À la Primature, l’expertise doit devenir capacité d’État. Dans la déclinaison partisane, elle risque de devenir capital politique. La copie a conservé les rubriques, mais changé le bénéficiaire.

Il faut surtout épargner Kaolack de cette nouvelle illusion. La ville n’a pas besoin qu’on organise virtuellement son avenir ; elle a besoin qu’on matérialise son potentiel. Sa transformation suppose une stratégie productive reliant agriculture, agro-industrie, logistique, commerce, formation professionnelle, assainissement et mobilité. Elle requiert des projets techniquement instruits, des investissements sécurisés, des maîtres d’ouvrage identifiés et des résultats mesurables. Une commission ne constitue pas une chaîne de valeur ; une plateforme ne forme pas du capital ; un fichier de compétences ne finance aucune usine. Kaolack ne veut pas d’un e-rêve élégamment repoussé vers 2036. Elle veut des entreprises aujourd’hui, des emplois demain matin et des infrastructures dont l’existence ne dépende pas de la qualité du réseau internet.

Le coût du populisme ne se mesure d’ailleurs pas seulement dans les dépenses publiques. Il prélève une fiscalité plus discrète sur le territoire : le temps des professionnels, la confiance des familles, l’attention des décideurs et l’énergie de la diaspora. Il transforme la compétence en caution, l’engagement en enrôlement et l’espérance en carburant politique. Or les Kaolackois ne sont pas une batterie de secours destinée à redémarrer une machine partisane essoufflée. Leur participation doit être reliée à un cycle de transformation précis : diagnostic, faisabilité, financement, exécution et évaluation. En dehors de cette chaîne, la concertation devient une manière raffinée d’occuper les citoyens pendant que les problèmes, eux, continuent à travailler à plein temps.

Il faut, avec la même détermination, libérer la CDC du populisme errant. La mission que l’institution revendique elle-même est de protéger un patrimoine collectif et de transformer l’épargne nationale en projets concrets : infrastructures, entrepreneuriat, logement, énergie et développement territorial. Son directeur général est toujours officiellement en fonction. Une institution de cette nature doit incarner le temps long, la stabilité financière et la discipline de l’investissement. Elle ne peut devenir l’arrière-plan prestigieux d’une entreprise de repositionnement partisan. Le problème n’est pas qu’un directeur général ait des opinions ; c’est qu’une fonction stratégique paraisse progressivement satellisée par une ambition politique locale. À force d’errer entre la CDC et E-Kaolack, le populisme risque d’égarer les deux.

Le président Bassirou Diomaye Faye a placé sa nouvelle orientation sous le signe de l’éthique, de la transparence et de la primauté de la République sur les personnes. Il a affirmé que les responsabilités devaient être des devoirs et non des récompenses. La cohérence commande désormais d’appliquer ce principe. Le chef de l’État peut rappeler le e-DG à une concentration exclusive sur la CDC, avec des objectifs publics de performance et une reddition de comptes rigoureuse. Si cette discipline n’est plus compatible avec son entreprise politique, il peut le relever de ses fonctions. Ce ne serait ni censurer un militant ni sanctionner une opinion : ce serait restituer une institution à sa mission. E-Kaolack gagnerait alors un promoteur à plein temps ; la CDC, ce qui lui manque peut-être davantage, une direction à plein temps.

Kaolack n’est pas la chambre de réanimation d’un populisme égaré, et la CDC ne doit pas en devenir le service financier ambulant. Épargner la première et libérer la seconde procèdent de la même exigence : remettre chaque énergie, chaque compétence et chaque institution à la place où elle produit le plus de valeur publique. Tourner la page du populisme ne consiste pas à humilier ceux qui ont cru au changement, mais à soustraire leur espérance aux professionnels de sa mise en scène. Le post-populisme commence précisément lorsque la volonté politique accepte de se mesurer aux capacités de l’État, aux moyens engagés et aux effets produits. Kaolack attend la transformation ; la CDC doit la financer. Entre les deux, la République n’a nul besoin d’un illusionniste.

Dr Abdourahmane Ba
Président, Think Tank FOYRE
Expert en évaluation des politiques publiques, Evidence, Management et Stratégie de développement