Les réformes fécondes naissent souvent d’une intuition simple : l’État ne sait pas tout, mais il peut apprendre de ceux qui savent et de ceux qui font. En lançant des « communautés de pratique auprès de la Primature », le Premier ministre manifeste une volonté louable de mieux mobiliser les compétences nationales au service de Sénégal 2050.
L’ambition est juste. Elle vise à rapprocher l’expertise de la décision, à améliorer la conduite des politiques publiques et à faire du suivi et évaluation un instrument de pilotage plutôt qu’un rituel de fin de programme. Après deux années où l’exubérance politique avait trop souvent relégué la méthode au second plan, cette ouverture mérite d’être soutenue. Encore faut-il qu’elle soit convenablement conseillée afin qu’une bonne idée ne s’égare pas dans les usages qu’elle entend précisément dépasser.
L’appel aux agents en activité, aux cadres retraités et aux Sénégalais de la diaspora reconnaît l’existence d’un vaste patrimoine de compétences que l’administration mobilise encore imparfaitement. Des expériences précieuses se dispersent au fil des mutations, s’éteignent avec les départs à la retraite ou demeurent éloignées des lieux où se prennent les décisions. Les reconnecter aux priorités gouvernementales peut préserver la mémoire institutionnelle et enrichir l’action publique. Une plateforme d’inscription constitue cependant une porte d’entrée, non le dispositif lui-même. Elle permet de savoir qui souhaite contribuer ; elle ne dit encore ni à quel problème, ni selon quelle responsabilité, ni avec quelle influence sur l’arbitrage gouvernemental.
La notion de communauté de pratique possède en effet une filiation scientifique précise. Jean Lave et Étienne Wenger l’ont fait émerger en 1991 dans leurs travaux sur l’apprentissage situé, compris comme un processus social ancré dans la participation à une pratique réelle. Wenger montrera ensuite que ces communautés se forment autour d’activités partagées et d’un apprentissage construit dans la durée. Elles ne sont donc pas de simples regroupements d’experts, mais des espaces où des praticiens améliorent ensemble leur manière d’agir.
Les recherches ultérieures ont approfondi cette exigence. Pyrko, Dörfler et Eden décrivent le « penser ensemble » comme le ressort qui donne vie aux communautés de pratique : les membres interprètent des problèmes communs, confrontent leurs compréhensions et se transmettent des savoirs souvent tacites. La communauté ne précède donc pas mécaniquement la pratique ; elle se forme parce que des personnes ont une difficulté réelle à résoudre et une expérience à partager. Appliquée à la Primature, cette définition conduit à inverser la démarche apparente : il ne faudrait pas d’abord réunir des profils, puis leur chercher une occupation. Les priorités de l’État doivent déterminer les communautés nécessaires et les compétences à mobiliser.
Les agents publics chargés de concevoir ou d’exécuter les programmes devraient ainsi constituer l’ossature du dispositif. Ils connaissent les contraintes budgétaires, les lenteurs procédurales et les résistances qui transforment parfois une réforme élégante en impasse administrative. Les universitaires, les experts indépendants et la diaspora apporteraient le recul ou la spécialisation qui manquent ponctuellement à l’appareil public. Cette complémentarité est décisive. Une communauté dominée par l’expertise extérieure risquerait de produire des solutions brillantes mais désincarnées ; un cercle exclusivement administratif pourrait, à l’inverse, reproduire les routines qu’il devrait corriger.
La Primature gagnerait à commencer par quelques communautés pilotes directement arrimées aux objectifs de Sénégal 2050. Les retards de l’investissement public, l’insertion professionnelle ou la productivité des filières alimentaires offriraient des terrains appropriés. Chaque communauté recevrait une question clairement circonscrite, les données indispensables et une échéance réaliste. Son travail devrait déboucher sur une modification de procédure, une expérimentation ou une décision identifiable. Le nombre d’inscrits ne constituerait pas un indicateur de réussite. La preuve résiderait dans les délais raccourcis, les coûts évités ou l’amélioration effective du service public.
Une telle architecture exige autour du Premier ministre un accompagnement méthodologique de haut niveau. Il faut organiser la sélection des sujets et clarifier la responsabilité des administrations concernées. Il faut également protéger le dispositif contre les conflits d’intérêts et assurer une réponse formelle aux propositions. Les contributions bénévoles peuvent traduire un engagement patriotique admirable ; elles ne doivent pas devenir un substitut commode au financement de l’expertise publique. Solliciter un savoir sans préciser son usage exposerait l’initiative à l’essoufflement et l’État à perdre la confiance des compétences qu’il souhaitait rapprocher.
C’est en rectifiant maintenant ces fragilités que le gouvernement préservera son initiative de toute dérive populiste. Le populisme commence parfois sans vocifération : il apparaît lorsque la mobilisation devient un spectacle, que la participation tient lieu de politique et que l’annonce survit plus longtemps que ses résultats. Le Premier ministre a posé une intuition utile et manifeste une volonté réelle d’améliorer l’action publique. Il convient désormais de lui donner une architecture à la hauteur de cette ambition. Bien conçues, les communautés de pratique peuvent devenir l’un des ateliers où se fabriquera l’État performant attendu par Sénégal 2050. Mal orientées, elles ne seraient qu’une consultation de plus. La différence ne dépendra pas de la générosité de l’appel, mais de la rigueur avec laquelle le savoir sera conduit jusqu’à la décision.
Dr Abdourahmane Ba
Président, Think Tank FOYRE
Expert en Évaluation des politiques publiques, Evidence, Management et Stratégie de développement




























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