KIIRAAY face au JËMMB populiste (Par Dr Abdourahmane Ba)

Les grandes ruptures politiques ne commencent pas toujours par le fracas des palais. Elles surgissent parfois d’une image venue des champs, lorsque la sagesse paysanne prête ses mots à l’histoire et que la terre devient le juge des idéologies.

En évoquant le JËMMB, cette plante trompeuse qui se lève avec le mil, boit la même pluie et promet sous le même soleil une récolte qu’elle ne donnera jamais, le Président Bassirou Diomaye Faye a prononcé bien davantage qu’un discours fondateur. Il a livré une parabole sur le pouvoir, une critique à peine voilée du populisme et, peut-être, l’acte doctrinal de son émancipation politique. Car le JËMMB n’est pas seulement une plante stérile. Il est l’allégorie parfaite des ferveurs qui occupent le champ national, consomment ses ressources et laissent le peuple face au vide lorsque vient l’heure de la moisson.

Le populisme ressemble au JËMMB parce qu’il imite les signes extérieurs de la fécondité. Il pousse vite, couvre l’espace public, attire les regards et fait passer son agitation pour de la vitalité. Il sait produire des foules, des mots d’ordre et des certitudes simplistes. Il promet une abondance immédiate là où la transformation exige du temps, de la méthode et des institutions solides. Puis le pouvoir arrive comme arrive la saison des récoltes. Les slogans doivent devenir des politiques, la colère doit produire de la croissance et la dénonciation doit se convertir en emplois. C’est alors que le mensonge végétal se découvre. Le Président rappelle que le temps finit par séparer ce qui nourrit de ce qui occupe et ce qui construit de ce qui promet. Il énonce ainsi le principe le plus cruel pour le populisme : aucune éloquence ne survit durablement à la comptabilité des résultats.

Mais le JËMMB possède une autre propriété que le discours laisse dans l’ombre : il gratte, pique et irrite ceux qui tentent de l’arracher. Le populisme, lui aussi, demeure nuisible après avoir révélé sa stérilité. Il convertit ses échecs en complots et présente toute correction comme une trahison. Lorsqu’il ne peut plus gouverner, il cherche à empêcher les autres de gouverner. Il s’installe dans les institutions qu’il méprisait hier, y cultive le blocage et transforme le ressentiment en méthode d’opposition. KIIRAAY ne devra donc pas seulement semer une nouvelle plante politique. Il devra restaurer un sol abîmé par l’invective et la suspicion, sans reprendre les réflexes d’exclusion de l’herbe folle qu’il prétend remplacer.

La portée majeure du discours tient alors dans la réhabilitation explicite de la République. Diomaye affirme que ce ne sont ni les slogans, ni les foules, ni même les dirigeants qui tiennent un pays, mais l’école, le tribunal, l’hôpital, l’armée et l’urne. Cette affirmation constitue une répudiation intellectuelle de la matrice populiste. Là où le populisme divinise le chef et sacralise la foule, Diomaye rétablit la primauté de l’institution. Là où le parti prétendait absorber la République, KIIRAAY place la patrie au-dessus de toute organisation. Le Président précise même qu’aucun parti, pas davantage celui qu’il vient de fonder, ne saurait passer avant son serment envers tous les Sénégalais. Il ne change donc pas seulement de véhicule politique. Il propose une autre grammaire du pouvoir : la responsabilité après la ferveur et la permanence de l’État après l’ivresse militante.

KIIRAAY apparaît ainsi comme une tentative de conversion du patriotisme émotionnel en patriotisme républicain. Le premier désigne des ennemis, réclame des purges et mesure sa force au volume de ses clameurs. Le second protège les institutions, respecte la pluralité et accepte d’être jugé sur ses résultats. Cette distinction explique la symbolique du parapluie placé au-dessus de la carte du Sénégal : la République n’est pas l’arme d’un camp, mais l’abri commun de ceux qui soutiennent, contestent, croient ou doutent. Le passage consacré aux blessures politiques récentes renforce cette doctrine. Lorsque Diomaye affirme qu’aucun désaccord ne doit plus coûter la vie à un Sénégalais, il ferme moralement la séquence où l’exaltation partisane avait rendu la violence presque vertueuse. KIIRAAY ambitionne donc de substituer à la politique de l’ennemi une politique de la responsabilité nationale.

Cette rupture comporte une dimension économique profonde. Le populisme possède une économie de prédation temporelle : il dépense aujourd’hui la confiance, les ressources et la stabilité dont demain aura besoin. Comme le JËMMB, il boit l’eau du ciel sans constituer le grain de la saison suivante. Le discours lui oppose une économie de production : nourrir le pays par sa terre, former les enfants aux métiers émergents, valoriser les ressources nationales, équiper les territoires, développer les entreprises et libérer l’initiative. Cette orientation remet l’offre productive au centre. Elle signifie que la souveraineté ne se proclame pas. Elle se construit par des rendements agricoles plus élevés, des compétences utilisables, une énergie accessible, un tissu entrepreneurial robuste et des infrastructures capables de relier les territoires aux marchés.

La faiblesse du discours réside cependant dans l’espace encore immense entre la métaphore et l’ingénierie. Une ambition pour 2050 ne deviendra crédible que si elle se décline en choix budgétaires, en responsabilités identifiables et en indicateurs publics. L’autosuffisance alimentaire ne se mesure pas au nombre d’hectares annoncés, mais aux rendements, aux pertes post-récolte et au revenu des producteurs. La formation ne vaut que par l’insertion professionnelle et les revenus créés. L’appui aux entreprises doit être évalué à partir du crédit obtenu, de la productivité et des emplois durables. La formule présidentielle selon laquelle la parole devra compter moins que la preuve et la promesse moins que le résultat peut devenir une doctrine de gouvernement. Elle exige cependant que KIIRAAY accepte la reddition de comptes qu’il réclame aux autres.

C’est là que se jouera le destin du nouveau parti. KIIRAAY peut devenir l’antidote contre le populisme, mais il peut aussi devenir son refuge repeint aux couleurs de la République. L’ouverture aux déçus, aux anciens adversaires et aux transhumants porte une promesse de rassemblement, mais également le risque d’une invasion d’appétits. Diomaye le sait lorsqu’il avertit que la maison sera ouverte sans être offerte et que chacun devra y apporter son travail plutôt que ses convoitises. À la prochaine moisson, le parti ne sera pas jugé sur la noblesse de sa semence ni sur la beauté de son discours. Il le sera sur sa capacité à produire de l’emploi, restaurer l’efficacité de l’État et rendre la République perceptible dans la vie quotidienne. Le populisme ne mourra pas parce qu’on l’aura comparé au JËMMB. Il mourra lorsque le pays récoltera enfin davantage de résultats qu’il n’a longtemps récolté de promesses.

Dr Abdourahmane Ba
Président, Think Tank FOYRE
Expert en Évaluation des politiques publiques, Evidence, Management et Stratégie de développement