[Contribution] Le populisme cherche son théâtre, l’État doit imposer sa preuve (Par Dr Abdourahmane Ba)

Le populisme sénégalais revient sur scène avec l’assurance fébrile des forces qui sentent leur moment leur échapper.

Il ne revient pas grandi par l’épreuve du gouvernement, ni enrichi par l’expérience des responsabilités, encore moins amendé par la confrontation avec les faits. Il revient diminué, contrarié, privé d’une partie de ses ressorts internes, mais toujours fidèle à son instinct premier : substituer l’intensité dramatique à la consistance politique.

Deux années d’incompétence gouvernementale ont suffi à révéler ce que les slogans cachaient mal : l’écart abyssal entre la conquête du pouvoir et l’art de gouverner. La dénonciation pouvait suffire à mobiliser ; elle ne suffit pas à administrer. L’indignation pouvait remplir les places publiques ; elle ne remplit ni les caisses de l’État, ni les carnets de commandes des entreprises, ni les assiettes des ménages.

Le spectacle actuel n’a donc rien d’une renaissance. Il ressemble plutôt à une manœuvre de survie, à une tentative de reconstitution symbolique après un déclassement politique. Écarté du centre effectif de la décision gouvernementale, délesté de ses éléments les plus posés, ramené à ses pulsions les plus bruyantes, le populisme cherche une issue dans la scénographie. Il transforme l’Assemblée nationale en tribune d’appoint, les partis marginaux en figurants d’un rassemblement prétendument historique, les appareils sans base sociale en preuves artificielles d’élargissement.

On additionne des sigles pour masquer l’absence de peuple. On convoque des micros pour compenser l’absence de bilan. On baptise congrès ce qui relève surtout d’une liturgie de repli. Derrière les banderoles et les mots d’ordre, on voit surtout une vérité nue : le populisme ne sait plus très bien où se trouve sa force, alors il fait semblant de la compter.

Ce théâtre politique serait anecdotique s’il ne prétendait pas encore confisquer l’attention nationale. Le Sénégal traverse un moment trop sérieux pour se laisser distraire par les rites d’un mouvement en quête de centralité perdue. Les ménages attendent des réponses sur les prix, les jeunes sur l’emploi, les producteurs sur les intrants et les débouchés, les entreprises sur la stabilité, les administrations sur des orientations claires, les partenaires sur une parole fiable, les citoyens sur une autorité publique qui cesse de parler d’elle-même pour enfin agir sur le réel.

Le pays n’a pas besoin d’un supplément de dramaturgie. Il a besoin d’un État qui travaille dans la profondeur, qui choisit, qui tranche, qui assume, qui corrige et qui rend compte. La République n’est pas une scène ouverte pour ambitions contrariées ; elle est une charge, une discipline et une obligation.

Le Président Bassirou Diomaye Faye l’a bien compris. Son premier devoir n’est pas de répondre à chaque convulsion partisane, mais de préserver le centre de gravité de l’État. Dans les périodes de confusion, la tentation est grande de courir derrière le bruit, de commenter les humeurs, de répliquer aux provocations, de descendre dans l’arène où le populisme installe ses pièges. Ce serait une erreur. Un Président ne gagne pas contre le vacarme en devenant lui-même un acteur du vacarme. Il gagne en déplaçant le terrain, en réinstallant l’autorité là où elle doit être : dans la décision, dans l’exécution, dans la cohérence des politiques publiques et dans la preuve. L’État ne doit pas être nerveux. Il doit être dense. Il ne doit pas s’éparpiller dans la polémique. Il doit peser par la constance de ses actes.

La vraie rupture est là. Elle ne consiste pas à multiplier les proclamations de rupture, mais à arracher la politique à la comédie de la rupture. Elle consiste à réhabiliter la compétence contre l’incantation, la mesure contre l’excès, l’administration contre l’improvisation, le calendrier contre l’annonce, l’évaluation contre l’autocélébration. Le gouvernement doit devenir une machine de livraison publique. Chaque ministère doit être jugé sur des objectifs précis, des délais publics, des indicateurs vérifiables et des résultats perceptibles. Chaque réforme doit dire son coût, son horizon, ses responsables et ses effets attendus. Chaque promesse doit accepter la sanction des faits. C’est ainsi que l’on sort du populisme : non par une contre-rhétorique, mais par une contre-performance historique.

Le populisme a une faiblesse que son agitation ne parvient jamais à dissimuler : il dépend de l’échec de l’État pour survivre. Il a besoin que l’administration paraisse lente, que les institutions paraissent suspectes, que les réformes paraissent impossibles, que la parole publique paraisse mensongère. Il se nourrit des retards, des confusions, des colères et des déceptions. C’est pourquoi la réponse la plus redoutable n’est pas l’invective. C’est l’efficacité. Une administration qui répond, une école qui progresse, une justice qui rassure, une économie qui crée, un budget qui tient, un État qui respecte ses engagements : voilà ce qui dessèche les mythologies populistes. Le peuple peut écouter longtemps les marchands d’emphase ; il finit toujours par reconnaître ceux qui améliorent sa vie.

Le Sénégal doit donc refuser l’envoûtement du désordre. Il ne doit pas se laisser ramener à la petite monnaie des querelles d’appareil, aux congrès de façade, aux coalitions d’opportunité, aux bravades de tribune. Une nation sérieuse ne se gouverne pas au rythme des frustrations d’un leadership en repositionnement. Elle se gouverne par des choix clairs, une chaîne de commandement assumée, une administration remobilisée, des institutions protégées et une obsession presque austère du résultat. Le Président doit rester imperturbable, non par indifférence, mais parce que l’imperturbabilité est parfois la forme la plus haute de l’autorité. Le gouvernement doit travailler, non pour répondre aux polémistes, mais pour rendre leurs polémiques inutiles. Le populisme cherche son théâtre. L’État doit imposer sa preuve. À la fin, les clameurs se dispersent ; les résultats, eux, s’inscrivent dans la mémoire des peuples.

Dr Abdourahmane Ba
Président du Think Tank FOYRE
Expert en évaluation des politiques publiques, évidence, management et stratégie de développement